Une année entière, déjà, d’immobilité. Le non-voyage d’aujourd’hui, inattendu, n’est que frustration émaillée de mélancolies amères. C’est comme être puni dans sa chambre quand il fait soleil avec prière de trouver plaisir à y faire ses devoirs.

Le voyageur est-il un enfant gâté ?

Rien à faire. Ni l’étude des atlas chamarrés, ni l’invitation de Baudelaire, tout évocateurs qu’ils soient, ne remplacent le frisson d’un projet de départ au long cours.

C’est bien beau d’avoir l’occasion (et le temps) de se laisser séduire par des succédanés lyriques, d’apprendre par cœur le plan d’une capitale, de potasser la toponymie de régions reculées ou de disséquer les mœurs d’habitants pas si perdus, d’explorer des châteaux en Espagne et de marcher spirituellement dans les pas d’aventuriers, …mais savoir ce n’est pas éprouver.

Si elles satisfont la curiosité et l’enrichissement intellectuel, toutes les promesses de voyage par procuration ne suffisent pas à la stimulation (l’excitation ?), au bonheur, physique, – même par anticipation- du dépaysement. Tous les livres et les histoires censés emmener ailleurs, les photos retouchées et vidéos soi-disant immersives, les paysages chimériques captés par des drones, les saveurs exotiques des restaurants qui livrent des spécialités lointaines cuisinées au gout du coin de la rue, ne font qu’exacerber un manque. 

Les paradis sont artificiels, les mondes parallèles, et les bas-fonds sophistiqués. Les microcosmes esquissés, dessinés, peints, colorés, vernis, même avec talents, restent fictionnels tant que la perspective d’y poser le pied reste évasive. L’extrapolation, l’imagination, les projections, l’émotion aussi quelquefois, que suscitent ces ersatz d’évasion sont formidables mais toujours inanimés, frigides, virtuels, vitrifiés.

Le non-voyageLe non-voyage ; Used Esta Aqui

Le voyage est-il cassé ?

L’érudition ne fait pas plus le voyage que l’habit le moine ou une hirondelle le printemps. Jamais on ne se fait organiquement peur, ni mal, avec le vécu, les découvertes, les enthousiasmes et les dégoûts des ethnologues et autres batifoleurs des routes (sauf avec la jalousie quand elle l’emporte sur l’empathie). Il y manque le vent, les odeurs, le là maintenant, l’irruption de l’inédit. Les univers mentaux ont des limites que le corps réclame de franchir. La neurasthénie guette.

Mais la bécane a calé et ne redémarre pas. Ce foutu voyage, quand il n’a pas d’autre motif impérieux que lui même, est totalement déréglé, inerte. Il devient un doux rêve, une théorie pourtant à priori viable, qui ressemble à celle, sans cesse repoussée, de l’envoi de l’homme sur Mars. Cette machine infernale, cette obsession qui démange, cette bougeotte irrépressible, cette quasi dromomanie, n’a plus de remède possible. Et ça ne sert rien de taper du pied, de pleurer, de bouder… C’en est fini d’aller et venir à sa guise. Ils ont l’air tout pas vrai épars ces continents qu’on ne peut plus parcourir. 

Du coup, et même, et surtout pour les nantis finalement juste à l’arrêt, le droit de se lamenter sur les horizons perdu est-il aussi proscrit ?

Le Caire _ Épave de voitureAccident de camions citernes - Côte d'Ivoire