Au bar du coin l’olibrius raconte. Il est complètement parti. Ce zinc c’est son aéronef, le tabouret haut son siège première classe, le comptoir celui de Saint-Louis du Sénégal ou de Pondichéry, l’étain patiné et sensuel du plateau étoilé son rétroviseur. Il est le Don Quichotte des bistrots.

Il raconte des là-bas dans des pays lointains, des rades qui réclament d’avoir de la bouteille, des histoires de retours aux sources et d’eaux de vie. Il refait le monde et il y va sans modération. Il est question de villes bleues, de ciels verts, de plage de sable noir, de chaussée des géants, de lacs et d’éléphants roses, et d’un flot d’autres merveilles fantastiques et incroyables. Il raconte qu’il y a plein de lieux magiques où il est tombé de sa chaise.

Il a testé quantité d’auberges et s’est souvent réveillé sans plus savoir où il était, absolument dépaysé.  Ses souvenirs sont truffés de rencontres extraordinaires et cosmopolites avec toute sorte d’âmes : des blancs secs ou pétillants, des noirs serrés, des jaunes frais, des rouges qui tachent sans compter des mignonnettes de toutes les couleurs. Ils se remémore avec des trémolos dans la voix les heures impayables passées en leur amicale compagnie à écluser des tonneaux et rincer la dalle. Il oublie de préciser toutes les fois où ils sont restés en carafe ou ont atterri en des adresses sans aucun débouché (c’est qu’il a quelques principes et notamment ne verse aucun bakchich, dessous-de-table ou pot-de-vin).

Il a croisé toutes les météos, mais surtout des matins cotonneux, des jours de coaltar, des nuits de dépression. Il en a vu des plus de 35°. Il s’est autorisé tous les excès. Il s’est fait des sueurs froides, des coups de chaud monstrueux et s’est pris quantité de seaux d’eau sur la tête. De nombreuses fois il a eu le vertige. Quelquefois il sait qu’il est allé trop loin parce que, dans l’air, la note était trop salée. Il faut dire qu’il a une prédilection pour les châteaux et une faiblesse pour les régions alambiquées ; des étapes où on n’a pas trop de pression mais où ça cogne.

Dans sa besace il trimbale un vieil « Alcools » de Guillaume Apollinaire. Ce soir là, il a sifflé quelques uns de ces vers qui montent à la tête et puis il s’en est retourné d’où il venait.

Ivresse du voyage / Amsterdam - Café brunIvresse du voyage / Norvège - Tromsø - Pub Ølhallen

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© Photo d’entête : Statue De Ganesha Rose Au Wat Samarn en Thaïlande par Ruediger Strohmeyer (via Pixabay)