Ailleurs c’est où ? C’est à priori où on n’est pas, un endroit forcément inconnu et indéterminé, vague, et qui n’a pour lui que de n’être pas ici, comme si cela faisait une différence… quoi qu’il semblerait dit-on que l’herbe y soit toujours plus verte. C’est en tout cas une contrée apparemment tolérante puisque toutes autres choses y sont annoncées égales (« ceteris paribus » disent les latinistes).

Mais si aller se faire voir ou pendre ailleurs est quand même une fin de non-recevoir polie pour dire de se casser, aller voir ailleurs si j’y suis est par contre une sacrément chouette façon d’envoyer se promener, une invitation à partir à la rencontre d’une altérité fictionnelle.

Ce serait donc avec plaisir, sauf que les géographie et topologie du lieu sont pour le moins éthérées. Parce que si là-bas donne une orientation même toute approximative, cet hypothétique in aliore loco, cet autre part où trimbaler ses bagages s’affranchit lui d’une quelconque direction. C’est manifestement paumé, genre trou perdu, adresse secrète à une distance plus éphémère que spatiale. Il n’y a que pour les romantiques qu’étonnamment il suffit de traverser la cour *; sinon pas d’indication de routes ou chemins, pas de parcours physique, c’est au premier abord une histoire de téléportation. Ailleurs donc défie le bon sens; il faut peut-être passer outre (!?) pour y parvenir (comme il parait que, par ailleurs, on atteint le paradis).

Alors à quel désir, envie ou soif les travailleurs, les pinailleurs, les brailleurs, et autres rimailleurs ont-ils correctement répondu pour avoir le privilège d’inscrire cet horizon à leur bannière ?

Ailleurs c’est là où l’on s’évade en toute ubiquité, une vraie planque. Y être, ou même n’y avoir que la tête quand on ne sait la garder sur les épaules ou qu’elle n’est pas déjà dans les nuages, c’est juste n’être pas présent à l’appel. D’ailleurs, de ce presque nulle part où chacun est censé retrouver la vérité d’un monde parallèle, on envoie des messages inintelligibles – du genre de ceux qu’adresse l’univers – et des excuses définitives (« Pardonnez-moi, j’étais ailleurs »).

 

Ailleurs est comme ici

Crédit photo : Lionel Belluteau @unoeilquitraine – Street art : Madame @madamedepapier

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* « J’ai eu deux chambres à l’auberge de Vitré. La première vaste comme une place d’armes (…). Cette chambre-là, le préfet m’en a détrôné (…) et je transportai mon sac de voyage ailleurs. (…) Pour aller ailleurs, il fallait traverser la cour. » G. de Nerval, Nouvelles et fantaisies,1855