Méroé : le truc avec les vieilles pierres

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Le truc avec les vieilles pierres c’est qu’il y a toujours une histoire antique compliquée, et parfois barbante, qui va avec. Celles de la nécropole de Méroé racontent peut-être les annales du royaume de Koush et de ses reines noires, les fières candaces, qui à partir du IIIe siècle avant J.-C. ont dirigé la Nubie durant sept siècles… mais si l’écriture alpha-syllabaire méroïtique a été déchiffrée, l’idiome oublié qu’il transcrit est à ce jour impénétrable et les textes restent donc cabalistiques; les ruines éboulées sont du coup laconiques, presque muettes, reposantes pour qui a décidé de ne pas se prendre la tête avec des chronologies millénaires. Le silence ajoute à la beauté énigmatique des pyramides décapitées enfouies sous les sables incandescents.

Soudan - Nécropole de Méroé au lever du jour

Dans cet écrin désertique d’Afrique orientale la part de mystère de ces tombeaux redéfinit le temps. Le village de Bagrawiyah, le Nil et son ruban maraîcher ne sont pas loin mais invisibles et seuls des acacias épars ponctuent la plaine échauffée d’un semblant de verdure et d’ombre ajourées. Sur la petite colline d’où surplombe le champ du repos et au pied de laquelle des chameliers tanguent, une file indienne d’ouvriers vêtus de qamis blancs remonte la dune en charriant à dos d’hommes des gravats de remblai. Sous le soleil dru, les inévitables marchands du temple font commerce en contrebas à l’entrée du site.

Ces alentours mordorés ne devaient pas être très différents à l’époque où, encore debout, ces tipis de calcaire hérissaient la butte comme les écailles osseuses le dos du stégosaure. Tous les pas de portes des chambres funéraires sont orientées à l’est tendant à prouver que le jour se levait déjà de ce côté-là il y a 2000 ans… si l’un des défunts enseveli ici ressuscitait, il ne serait pas trop dépaysé en sortant au matin de son mausolée. L’intemporalité est figée dans une unité universelle d’action lente, de temps radieux et de lieu ambre.

Soudan - Une des Pyramides de la nécropole de MéroéSoudan - Ouvriers pour la restauration des pyramides de MéroéSoudan - Vendeuse à l'entrée du site de Méroé

Les contemporains s’étaient d’ailleurs fait un art de graver profond dans les blocs, sur les façades et les murs intérieurs des caveaux, des fresques qui, même maltraitées par les pilleurs de trésors passés par là, sont encore le témoignage impérissable de l’éternité supposée d’âmes endormies. Les bas-reliefs sont aussi peu causants que du braille pour un profane, mais les scènes sont prolixes, vivantes.

Le truc avec les vieilles pierres c’est que même quand elles ne parlent pas, elles disent quand même quelque chose qui fait écho.

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The stuff with the old stones is that there is always a complicated, and sometimes boring, antique story that goes with it. Those of the necropolis of Meroe tell may be the annals of the kingdom of Kush and its black queens, the proud candaces, which from the third century BC have ruled Nubia for seven centuries … but if the merotic alpha-syllabary writing has been deciphered, the forgotten idiom which it transcribes is to this day impenetrable and the texts therefore remain cabalistic; the ruined ruins are then laconic, almost dumb, restful for who decided not to take the head with millennial chronologies. Silence adds to the enigmatic beauty of the decapitated pyramids buried beneath the incandescent sands. 

In this desert case of East Africa, the mysterious part of these tombs redefines time. The village of Bagrawiyah, the Nile and its vegetable ribbon are not far but invisible and only scattered acacias punctuate the warmed plain of a semblance of openwork verdure and shade. On the small hill overlooking the field of rest and at the foot of which camels are pitching, an indian row of workers dressed in white qamis climbs up the dune and carries back rubble on men’s backpack. Under the strong sun, the inevitable temple merchants trade below the entrance of the site.

These bronzed surroundings were not to be very different at the time when these tipis of limestone stood on the hill like the bony scales on the back of the stegosaurus. All the doors of the funeral chambers are oriented to the east tending to prove that the days were already rising on this side 2000 years ago … if one of the deceased buried here resurrected, he would not be too disoriented by leaving his mausoleum in the morning. The timelessness is fixed in an universal unity of slow action, radiant time and amber place.

The contemporaries had also made an art of engraving deep in the blocks, on the facades and inside walls of the vaults, frescoes which, even mistreated by the looters of treasures passed by there, are still the imperishable testimony of the supposed eternity of sleeping souls. The bas-reliefs are as little causative as braille for a layman, but the scenes are prolix, lively.

The stuff with the old stones is that, even when they do not speak, they still say something that echoes.