UshuaiaComme le poète fou de son insaisissable muse, aimer voyager c’est vouloir en vain étreindre un monde trop immense, et perdre l’équilibre à force d’essayer de l’embrasser en se tenant sur la pointe des pieds, tomber des nues et, comme de l’enfer aussi, n’en jamais revenir.

Avancer sur la route en espérant ne perdre rien ni personne, ce sont des transports survoltés, des égarements, des fièvres, être éperdument désorienté, largué, à l’ouest, profondément déphasé, n’y rien comprendre, ne plus avoir à soi qu’une pleine solitude déplacée, et s’en remettre à un nouveau souffle, un vent favorable, un improbable idéal.

Et à l’arrêt, c’est pire. Les horizons sont éblouissants, les villes sont suffocantes, les déserts bouleversants, les beautés naturelles écrasantes, les montagnes ne viennent jamais à soi, les soleils et les pluies instillent une mélancolie bipolaire et les hommes sont plus souvent qu’à leur tour renversants.Tout est plus stupéfiant qu’aucune drogue hallucinogène et le prochain fixe annonce toujours opiniâtrement un nouvel envol.

Jean sans terre, Candide sans jardin, Sisyphe* révolté redescendant inlassablement dans la plaine, le voyageur décline l’incertitude au quotidien comme un mantra, quitte insatiablement la proie pour l’ombre, est voué à repartir, cherche l’asile.

Il n’y a pas de voyage heureux, et pourtant rien n’est plus merveilleux.

« Il faut imaginer Sisyphe heureux. » Albert Camus – Le mythe de Sisyphe