OuagadougouRetourner sur le continent africain, dans un de ces pays bizarrement nommé par l’ONU de la sous région Ouest (avoir cette fois choisi sans raison particulière le Burkina Faso, terre du milieu puisque sans littoral), c’est chaque fois ravoir le trac, la boule au ventre d’un premier rendez-vous et voir toute cette tension disparaître dans la touffeur épaisse et lourde dès qu’à l’atterrissage, du haut la passerelle, la première impression est systématiquement de se demander s’ils n’ont pas oublié d’éteindre les réacteurs.

De l’Afrique subsaharienne aucun sens n’oublie jamais rien et la moiteur immédiate de l’hivernage, qui colle aux basques et laisse en nage à peine la piste enjambée, appelle dans son sillage l’odeur des tropiques, le gout fauve de la poussière, la lumière intransigeante même des nuits noires. Ouagadougou ne fait pas exception et c’est une caresse familière que de la traverser le soir de l’arrivée, dans un taxi ici vert, forcément défoncé, fenêtres ouvertes sur cette ville qui, comme ses consœurs, de ses artères de goudron à ses rues et passages de latérite, vit et transpire dehors, à l’air libre même quand pétrifié, et frôle et ensorcelle et irrite aussi déjà le nez et la gorge.

Il n’y a rien à voir à Ouagadougou que l’agitation poudroyante d’une capitale aride et détrempée: la créativité et la réalité très méthodique quoi qu’informelle de son apparent chaos, ses maquis aux noms improbables où la Brakina coule à flots, ses capilliculteurs innombrables et les coiffures extravagantes des femmes, ses marchands d’armes à tous les coins de rues, ses administrations surnaturalistes (en l’occurrence l’immigration – pour y obtenir le visa de l’entente* – et la poste), son assemblée nationale saccagée et incendiée lors du récent soulèvement d’octobre 2014, sa place de la Nation (anciennement & de nouveau place de la Révolution), ses détaillants de tout, d’eau et de Lotus (mouchoirs en papier), ses rastas pour qui c’est important la communication surtout s’ils ont quelque chose à vendre – et ils ont toujours quelque chose à vendre, et ses marchés bien sur, tapageurs, fourmillants, hétéroclites, bigarrés, ses kiosques d’alimentation de rue terriblement odoriférante,… Il n’y a rien à voir à Ouagadougou mais partout elle arbore son africanité et en fout plein les yeux, la peau, et les narines, et les oreilles.

Ouagdougou Cour De MaisonOuagadougou Grand Marché Rood WookoOuagadougou Village Artisanal

C’est une ville résistante et conquérante, qui ne se laisse pas faire, même au milieu de l’insalubrité des « zones non loties », des délestages électriques intempestifs, des inondations systématiques en cette saison pluvieuse puisque les caniveaux – pas plus que les trottoirs – n’y existent pas, des ornières mortelles qui régissent la conduite de guingois notamment de milliers de deux ou trois roues motorisés ou non, d’un réseau de transports en commun fantoche et indigent, et des moustiques implacables et exaspérants en plus d’être funestes,… un tissu urbain sans autres adresses que des points remarquables, une anarchie vernaculaire rationnelle et à force adaptée, une citée disparate qui se tient malgré tout cet assemblage hétéroclite d’ethnies, d’animisme, d’islam moderne et d’évangélisation, de tribulations, de misères, de débrouilles, d’ONG, d’artisans et d’exotisme ordinaire.

Difficile de ne pas succomber à cette dynamique nerveuse, hybride et métissée qui se réinvente chaque jour et se démène et croit, avec la même imperturbable foi, à ses féticheurs et à son avenir.

Ouagadougou Mosquée

* Le Visa touristique de l’Entente (VTE) permet de circuler entre le Burkina Faso, le Mali, le Niger, le Bénin et le Togo pendant 60 jours. Aucune des 5 ambassades ou consulats concernés ne le délivre en France où chacun y répond qu’il n’existe pas/plus, mais à cette date (Août 2015) on peut l’obtenir contre patience (et 25000 FCFA) directement à l’immigration (presqu’en face du siège du FESPACO) de Ouagadougou.